IDÉES

La plage de tous les horizons

Arrivent les vagues des mers grecques et des océans d’ailleurs, qui se succèdent et apportent chacune des grains de sable, des coquillages, des algues, des morceaux de bois, d’épaves venues de loin, un jour peut-être une bouteille jetée à la mer d’une côte lointaine, de l’air frais d’autres cultures. Il y a le vent du large. Et tout près un long quai où accostent des bateaux au long cours, avec leurs chargements de mythes et d’idées étrangères, leurs voyageurs curieux  nomades, des Georges Devereux sans idées préconçues, ou des théoriciens aux idées bien arrêtées, chargés d’invariants. Ils pourront s’avancer dans le jardin pour quelques débats et jusqu’à la bibliothèque pour y déposer des manuscrits et consulter librement des documents précieux.

Mythanalyse du dessin

Hervé Fischer

Le dessin est un acte magique. La mine de plomb, la plume, la pointe sèche, le curseur créent la vie des corps, la sève des arbres, donnent des sentiments aux yeux, une humanité aux mains, une âme aux paysages. Le dessin ouvre les ailes de l’oiseau qui s’envole dans le ciel, il donne la force ou la résignation au paysan qui laboure la terre, il souffle l’air qui anime le feu, l’eau qui escalade la roche. Il crée aussi le tourment dans le regard du condamné, il apaise la mort du moribond, jette le désespoir sur le soldat qu’il tue. Il exprime la méditation du Penseur de Rodin avant même que le sculpteur l’incarne dans la matière. Dans la Chapelle Sixtine, c’est le dessin de Michel-Ange qui met dans le doigt de Dieu le pouvoir de donner vie au premier homme.

Il n’y a pas de grande différence entre la main qui dessine et celle qui écrit. C’est la même énergie vitale qui anime l’une et l’autre, qui donne naissance à un personnage, qui crée une ambiance, un décor. Tenessee Williams écrit : Définissez ça comme la passion de créer, qui est tout ce que nous savons de Dieu.[1]Dieu est le plus grand de tous les artistes nous enseigne le mythe. Toutes les mythologies racontent la création du monde et mettent en scène ses acteurs les plus divers, bienfaiteurs ou perfides. C’est ce même pouvoir mythique que s’attribue le dessinateur, qu’accapare la plume de l’écrivain, la figure du danseur, la trace blanche dans le ciel bleu que dessine le pilote avec son avion.  Le dessin est le geste magique qui met en acte le mythe premier de toutes nos croyances. Il crée le mammouth que l’homme invoquait avec une exactitude rituelle dans les grottes préhistoriques il y a 30 000 ans. Il est le signe cabalistique que trace le chaman intercesseur avec les esprits de la nature. Il est le tatouage ou la scarification des hommes premiers et encore de ceux d’aujourd’hui. Il est l’idéogramme que traçait le pinceau du mandarin pour assurer l’administration du monde. Il est les figures de l’horoscope du ciel que nous observons.  Il est la signature qui authentifie la lettre d’amour, l’accord de paix, la condamnation à mort. Il est la marque du propriétaire de bétail, le numéro de la carte d’identité, le code-barres de tous nos objets de consommation et même de chacun de nous. Il est le signe de croix du croyant, du prêtre qui baptise le nouveau-né. Il est la beauté séductrice du crayon de fard qui souligne des yeux et pare un visage. Il est le motif décoratif de nos objets quotidiens. Il est le langage de la bande dessinée qui donne vie à Tintin, aux Schtroumpf, à Copetín et à la Familia Burrón, à Mickey et à Superman, à Batman et à Sandman. Il critique durement les politiques, les prophètes et condamne à mort les caricaturistes de Charlie Hebdo sous les tirs des kalachnikovs islamistes. Il nous projette dans la science-fiction, et crée des chimères dont aucun sorcier n’aurait osé rêver.

Il n’y a rien de plus magique que le dessin d’un être, d’un objet, d’un signe, d’un mot, d’un nombre, d’un logo commercial. Il est de tous les rituels, de tous les pouvoirs, de tous les commerces. Les religions qui ont interdit toute représentation divine et humaine le savent bien, mais elles ne peuvent se priver de l’écriture, de la calligraphie. Sa puissance nous révèle l’innocence de l’enfant, le délire du fou. Malheur à celui qui n’y prend garde et ne se signe pas devant l’idole. Et pourtant, le dessin n’est pas un tank, une bombe nucléaire, un météore, un volcan en furie, un gratte-ciel percuté par le vol dirigé exactement d’un avion qui s’effondre sur ses occupants ; pas un monstre ni un ange. Il est mental. Il n’est qu’un signe. Dématérialisé. Il existe avant la matière, pur esprit, il peut créer la forme, le volume, la matière et même l’esprit qui anime la matière.

C’est pour cela que nous avons tant d’admiration pour la calligraphie chinoise ou arabe, pour les estampes japonaises, pour les dessins de Michel-Ange, de Delacroix, de Rodin, de Matisse. Je prendrais ici un seul exemple, qui vaut pour tous, pour l’universalité du pouvoir créateur du dessin dans toutes les cultures, toutes les sociétés, toutes les époques. Parlant de Matisse, le critique d’art américain J. Edgar Chamberlain écrivait en 1910 :

« Matisse est tout simplement un homme d’une grande force et un artiste doué qui, guidé par son inspiration, cherche à saisir et comme à empoigner les données essentielles et fondamentales de ce qui s’offre à sa vue. S’il dessine un portrait, on sent immédiatement qu’il a représenté non seulement l’ossature et la chair qui l’entourent et l’éclat de la peau, mais aussi les traits les plus caractéristiques et les plus représentatifs du modèle en chair et en os. La magie de l’art est ici à l’œuvre ; son regard, traversant les apparences, semble atteindre au cœur même des choses et nous sommes, on ne sait comment, convaincus qu’il a fait paraître au grand jour leur intimité. S’il ne recherche pas le beau, ses dessins sont quelquefois d’une grande, d’une étonnante beauté parce qu’il trouve la vérité et que la vérité est souvent – pas toujours – la beauté même. »[2]

Voilà ce que perçoit même une critique d’art laïque. Et elle décline ici deux des attributs que reconnaissait Plotin : Dieu est le Beau, le Vrai et le Bien. De cette trilogie, nous avons le plus souvent laissé tomber le Bien, peu enclins à condamner l’immoralité du trait d’un dessin, qui ne serait que bourgeois et anecdotique à nos yeux d’aujourd’hui. Mais ce n’était pas le cas avant que Baudelaire ne publie Les Fleurs du mal.

Le pouvoir du dessinateur l’emporte par les choix et les déformations qu’il assume sur l’objectivité du photographe. Du moins le plus souvent, car le génie des photographes peut rivaliser avec celui des grands dessinateurs, et cela pour les mêmes raisons qui leur imposent des éclairages ou des cadrages plus expressifs que le seul enregistrement mécanique. Qu’importe que le dessinateur use d’un bâton sur le sable, du fusain, du pinceau, de son corps, d’un ordinateur, d’un rayon laser. Le dessin est un don qui se cultive jusqu’à atteindre la perfection. Les artistes sont le doigt de Dieu. Et depuis que Dieu n’existe plus, ils sont l’Homme créateur de toutes choses. Le dessin est un acte extrême qui exige la perfection (c’est-à-dire, dans son sens métaphysique, l’achèvement de l’être), qui ne tolère pas l’incomplétude humaine.

C’est une erreur de croire que le dessin par ordinateur soit devenu aujourd’hui obsolète par rapport aux conquêtes des arts numériques, à l’immersion, à la réalité augmentée, à l’interactivité, comme si le dessin était devenu trop simpliste par rapport à tant de performance simulatrice. Tout au contraire, la puissance mentale du dessin culmine lorsqu’elle s’allie à la magie numérique.

 

[1] Tennessee Williamms, Mémoires, p. 203, édition Robert Laffont, 1978.

[2] J. Edgar Chamberlain, The New York Mail, repris dans la revue Camera Work, No 30, avril 1910, p. 51. Cité par Hélène Seckel, catalogue de l’exposition Paris New York du Centre Pompidou, Paris 1977.

Un texte remarquable de Sylvie Dallet, présidente de l’Institut Charles Cros. On y trouvera une somme de réflexions, références et concepts et métaphores abordant la nécessaire exploration des multiples flux d’énergie qui activent l’efficace de nos mythes dans nos inconscients collectifs. H.F 

Un exercice de mythanalyse : sortir des maux par les mots (enchâssements et énergies mythiques contemporaines)

L’Institut Charles Cros, par son séminaire de recherche international « Éthiques & Mythes de la Création », s’est associé le 23 octobre 2017 à un colloque de Mythanalyse organisé par Hervé Fischer (Québec), Orazio Valastro (Italie) et Ana Maria Peçanha (Brésil). Deux chercheurs de l’Institut ont participé à ce colloque transdisciplinaire : Sylvie Dallet et Lorenzo Soccavo.

La divergencia del futuro

Las explicaciones que Darwin dio en su día sobre los procesos de adaptación y selección natural son insuficientes para dar cuenta de la complejidad del mundo actual, donde el peso de las rupturas y discontinuidades es esencial https://elpais.com/elpais/2017/08/30/opinion/1504118222_357053.html

Hervé Fischer - 9 novembre 2017

Entretien Georges LewiHervé Fischer

Georges Lewi est mythologue, spécialiste du storytelling.

Site: georges-lewi.fr

Blog: mythologicorp.com

@lewiGeorges

Hervé Fischer

Vous avez coup sur coup publié deux romans que j’appellerai « mythiques »,  Bovary21, qui présente Madame Bovary au XXIe siècle, réinvestissait le mythe de l’espoir féminin à travers la vie d’une blogeuse, puis Fabrique-nous un dieu ! qui situe un nouveau Moïse pris dans les affres du marketing contemporain. Cette démarche romanesque très volontariste repose manifestement sur votre vision de « mythologue ». Vous nous invitez à repenser le mythe de Moïse, dans une incarnation actuelle, reprenant mot à mot les phrases de la Bible en tête de chaque chapitre. De même, vous pensez manifestement que le bovarisme est une constante du psychisme féminin, et vous le démontrez en faisant vibrer les émotions d’une blogeuse très branchée de la nouvelle génération.

Votre démarche donne à penser que vous croyez à la pérennité de certains invariants du récit mythique et donc de la psyché humaine à travers les époques et les sociétés : un point de vue souvent affirmé depuis la théorie du complexe d’Œdipe de Freud,  les archétypes universels de Gustav Jung, le schéma narratif monomythique du Héros aux mille et un visages de Joseph Campbell, voire le structuralisme de Lévi-Strauss.

J’aimerais que vous nous expliquiez votre propre conception à cet égard.

 

Georges Lewi

Je m’inscris en effet dans la continuité des recherches de ces illustres enquêteurs de la psyché humaine à partir de la sociologie, de l’ethnologie, de la psychologie, bien que ma formation initiale se soit limitée aux humanités. Mon travail de « mythologue » au sens qui lui attribuait Roland Barthes, c’est-à-dire d’un travail sur les signes qui impriment une volonté, une orientation, un « sens » consiste à rechercher les similitudes.

 

Cela commence par ce travail sur l’analyse de la structure du récit qu’ont menée bien avant moi les AJ. Greimas, V. Propp, et évidemment J. Campbell…

 

Depuis que le monde est tout jeune et depuis que nous sommes tout petits, on nous raconte, on ne se raconte qu’une seule et même histoire, ou plus exactement une seule structure narrative, simple et efficace.

Chaque individu, chaque groupe se raconte son récit : son combat d’abord qui va définir son ennemi, le fléau physique ou moral contre lequel il va mener « le combat de sa vie ». Ce combat va devenir sa raison d’être dans ce monde. 

Puis il va devoir justifier ce qui va lui permettre de gagner cette bataille, d’être toujours là, vivant, debout : son adjuvant, sa baguette magique, concrète, bien réelle. Les communicants nomment cet adjuvant la « reason why ».

 

Toutes les structures narratives sont fondées sur ce schéma. Pour survivre et vivre, il faut être héroïque et mener un combat avec une arme à nulle autre pareille.

 

L’analyse de cette structure narrative universelle, celles des mythes, des légendes, des contes de notre enfance, des grands récits collectifs et individuels ont conduit les ethnologues, les mythologues à s’interroger sur l’universalité de la structure des récits. Pourquoi ont-ils, des millénaires après leur « invention » toujours autant une oreille attentive des individus, partout dans le monde ?

Claude Lévi-Strauss ou Jean pierre Vernant résument pour moi la réponse qu’ils en donnent. Ces récits fondateurs (tout récit est fondateur dès qu’il parle de l’origine d’un phénomène) racontent la position de l’homme dans l’univers, dans son univers et la raison pour laquelle les choses sont comme ça. Le récit que se fait chacun d’entre nous, individuellement ou collectivement est une vision de soi, quasi physique, face au monde qui nous entoure.

 

Le muthos, le récit est d’abord une vision de soi quasi géographique. Où suis-je, comment puis-je protéger mes acquis ou sortir du trou ? Qui combattre ? Tout est question de survie.

Les sciences de la vie et les neurosciences ont pris le relai de cette analyse. Le but de toute vie est la vie nous affirme le professeur Laborit. Leur analyse du cerveau en mouvement nous montre que l’individu réagit d’abord de façon émotionnelle, instinctive et qu’il « post-rationalise » après coup. En d’autres termes, on va expliquer rationnellement la façon dont on a agi émotionnellement.

 

Dis-moi dans quelle position géographique, économique, sociologique, psychologique tu te trouves, je te dirai quel combat tu vas avoir à mener pour survivre ou, ce qui revient au même dans une moindre mesure -et encore ! -, améliorer ta condition et essayer de vivre.

 

En partant de l’analyse des récits, celui des aèdes, des poètes, des narrateurs de toutes les époques, et en analysant les récits des civilisations, on s’aperçoit que les combats menés, au centre du dispositif de nos récits, ne sont pas très nombreux.

 

Dans mon dernier essai sur le « storytelling »[1], j’ai identifié 24 oppositions binaires fondamentales, ce que Claude Lévi-Strauss nomme des mythèmes, ces embryons, ces atomes de mythes.

 

Quand on observe les peintures des grottes de Lascaux, le récit des combats est indéniable. C’est celui du dedans, nos ancêtres sapiens, contre le dehors, les animaux sauvages. Le poète d’alors a dessiné ce combat victorieux, ce jour-là…ou in illo tempore, en souvenir d’une période heureuse difficile à reproduire.

 

Que voulait peindre le poète ? Le présent, l’espoir d’une vie meilleure pour le groupe et chaque individu le constituant ou un passé « mémorial » et sans doute enjolivé où les animaux sauvages, comme du temps de l’Eden, se soumettaient de bonne grâce à l’homme ?

 

Selon cette lecture qui est la mienne, non seulement peu de couples de mythèmes structurent notre position géographique : dedans (entre soi) /dehors(ouverture), Haut(Montagne)/bas(Plaine), Cru (sauvage)/cuit(civilisé), Dominant/dominé, Vivant/mort, Artiste/Artisan…mais notre esprit navigue sans cesse dans un aller-retour incessant entre deux positions géographique majeures : hier et demain.

 

A cet instant, mon esprit est-il tourné vers ce passé devenu glorieux ou tourné vers un avenir que j’espère meilleur ?

Les mythologies politiques (et religieuses) tournent autour de ces 2 pôles. Les individus rêvent d’un avenir individuel meilleur (chacun ressent le besoin d’améliorer quelque chose dans sa vie) et les groupes pour fédérer leurs troupes ont souvent besoin de faire référence à un « passé mythique », à un âge d’or réinventé par le récit à partir d’un fait « historique » que les « gens croient vrai ».

 

Le mythe de Bovary comme celui de Prométhée ou de Don Quichotte est celui de l’espoir individuel que quelque chose changera, que quelque part, sur un sol meilleur le bonheur pousse comme de l’herbe dans un pré bien arrosé.

Le mythe de l’éternel retour, de l’âge d’or que cultive tout groupe, celui du Far West, du Califat, d’Avignon du temps de Jean Vilar pour les théâtreux…est celui de la quête d’un retour en arrière, de la recherche des conditions d’un « paradis perdu ».

 

Les deux ne sont sans doute qu’illusion ! Mais, qu’importe ! Ces 2 positions spatio-temporelles structurent notre pensée, bien malgré nous, quelquefois. Et comment faire autrement ?

Le mythologue est un réaliste car il prend en compte le fonctionnement de la structure émotionnelle et narrative, c’est-à-dire les bases de notre survie.

 

C’est la raison pour laquelle je pense, quelques soient les situations individuelles, collectives, les ennemis à détruire ou à combattre, les avancées technologiques, celles de la pensée, ces schémas liés à nos angoisses, à nos peurs et à nos espoirs sont « invariants ». Les mythes d‘hier sont les mythes d’aujourd’hui et seront ceux de demain.

 

Les notions attachées aux invariants construits par la pensée sont essentielles au fonctionnement de l’intelligence représentative, que ce soit chez l’enfant ou dans la science.

 

Nos peurs et nos espoirs peuvent se compter sur nos doigts. Seules les circonstances changent (ce sont les variables) et nous donnent l’illusion de récits différents. Mais le schéma actanciel est le même et le héros, l’actant, va vivre « sa » situation au travers de ces invariants, de cette quête d’une représentation identitaire nécessaire pour prendre une position (géographique) et finalement pour prendre position (idéologique).

 

C’est d’un certain point de vue rassurant car cela conforte l’idée d’un genre humain uni dans cette souffrance, d’une race humaine unique une et indissociable. De l’autre point de vue, cela signifie que nous n’apprendrons jamais rien du passé.

 

Les êtres humains de demain réagiront comme ceux d’hier dans des positions « géographiques » semblables : chercher l’ennemi, définir son combat et retrouver instinctivement l’une ou l’autre de ces 24 postures qui vont permettre de se construire une pensée-reflexe, une pensée en action.

Un cerveau n’est pas fait pour penser mais pour agir, nous affirme le Professeur Laborit.

 

Chacune, chacun se lance quotidiennement dans la réécriture à partir de nouvelles circonstances d’un schéma narratif qui existe en elle et en lui depuis 100 000 ans.

__________________

[1] Georges Lewi. La Fabrique de l’ennemi. Réussir son storytelling. Vuibert. 2014.

Hervé Fischer

Beaucoup d’auteurs reconnus, que nous avons nommés, on pourrait citer aussi Henry Corbin et plusieurs autres, semblent en effet vous donner raison. Pourtant, cette universalité prétendue de la structure des récits mythiques est selon moi un postulat très théorique, certes satisfaisant émotionnellement pour l’enfant qui a peur, et d’ailleurs très utilisé en littérature,  voire spectacularisé par Georges Lucas dans sa saga Star Wars, mais elle est loin d’être universelle. Le détail des récits, tels que les analysent Georges Dumézil dans ses ouvrages sur les mythes indo-européens ou Max Müller dans son Essai de mythologie comparée (qui voit dans les mythes une « maladie du langage », ou Georges Devereux dans ses Essais d’ethnopsychiatrie générale, parmi tant d’autres, invitent au scepticisme par rapport à cette simplification de l’analyse mythologie que la mode du structuralisme a tendu à nous imposer. Si nous considérons la structure du récit comme un universel, en mettant entre parenthèse la diversité des structures des sociétés, nous tombons dans un syncrétisme historico-culturel qui mélange tout, qui simplifie pour unifier et qui est sociologiquement inacceptable. Nous devons bien admettre les différences de structures sociales selon les groupes et les époques, qui formatent diversement la logique et les structures de l’imaginaire. Comment admettre l’existence d’une structure mythique universelle, qui surplomberait la structure sociale propre à chaque groupe humain à chaque époque, ou qui flotterait dans l’apesanteur sociologique et s’imposerait en contradiction avec les structures sociales? L’imaginaire collectif ne nous tombe pas du ciel. Sa structure est en rapport étroit, voire isomorphe, avec la structure sociale qui la génère. Il y a circularité entre structure du mythe et structure de la société qui croit à ce mythe, et donc autant de structures du récit mythique que de différentes structures sociales. C’est ce que démontre une socioanalyse attentive des mythologies anciennes.

Ainsi, la tripartition fonctionnelle des trois castes ou ordres : sacerdotal, guerrier et producteur qu’établit Dumézil dans les sociétés indo-européennes anciennes et dont il croit constater le reflet dans les mythologies indo-européennes, à supposer que cela se vérifie généralement comme il l’affirme, ne saurait s’appliquer aux sociétés contemporaines. Quelle nouvelle classification fonctionnelle tripartite allons-nous découvrir dans les sociétés de masse contemporaines, qui permettrait de généraliser sa théorisation? C’est un non-lieu. Je prendrai un autre exemple : Gilbert Durand nous propose dans son essai sur Les structures anthropologiques de l’imaginaire une typologie des récits mythiques basée sur les trois postures déterminantes, d’ordre biologique, qu’il emprunte à Betcherev  pour construire sa classification des images : la dominante posturale ou réflexe de redressement, la dominante digestive, ou réflexe de succion et de nutrition, et le réflexe sexuel et copulatif avec son caractère rythmique et cyclique. Il pense établir la pertinence de cette classification en analysant les mythologies. Il pense y découvrir des « structures anthropologiques de l’imaginaire », rien de moins. Pourtant, cela n’a plus rien de commun avec les structures tripartites fonctionnelles théorisées par Dumézil.

En outre, Gilbert Durand attribue à notre crainte de la mort les réponses mythiques que nous formulons devant l’inacceptable. Cela ne saurait s’appliquer au mythe de la création que nous présente le récit biblique. Selon qu’une société cherche le sens de la condition humaine dans son origine ou dans son futur, nous avons des récits structurellement opposés, non seulement dans leurs valeurs et leurs acteurs, mais aussi dans leur construction narrative. Ainsi, la théorie mythanalytique que je défends, tout au contraire de celle de Gilbert Durand, est fondée sur la fabulation de l’infans, celui qui construit imaginairement le monde qui naît à lui, et aucunement sur la tragédie inéluctable de la mort à venir. Deux visions aussi diamétralement opposées, l’une orientée vers l’espoir, l’autre vers la mort, ne peuvent fonder la même structure du récit mythique. En littérature, on distingue ainsi le drame bourgeois, basé sur l’action, et la tragédie grecque soumise à la fatalité : deux structures littéraires irréductibles l’une à l’autre.

Et bien entendu, je suis très méfiant par rapport à toute classification binaire, toujours terriblement simplificatrice, genre hier et demain. Où placer le présent? Ou genre le cru et le cuit, si cher à Lévi-Strauss? Ou placer le végétal, qui n’est ni cru, ni cuit, car la question ne se pose pas lorsque je mange un radis ou une noix?

Il nous faut donc abandonner cette idée d’une même structure universelle du récit qui se décline diversement dans tous les mythes, totalement incompatible avec les bases mêmes de la sociologie et qui repose sur une théorie-fiction. Et que pourrions-nous en espérer? Quelle serait sa valeur ajoutée? C’est plutôt un appauvrissement de la complexité du vivant qu’Edgar Morin considère comme un incontournable, quels que soient les efforts que nous faisons pour le simplifier par désir de le maîtriser et nécessité de l’action. Certes, le schéma que vous privilégiez est cinématographiquement et littérairement séduisant en raison de sa simplification émotionnelle. Mais la majorité des récits mythiques sont construits autrement, selon une grande diversité.

Voilà, Georges, ce que j’oppose à la théorie de Campbell et à tout universalisme en mythanalyse.

Georges Lewi

Extrait de ma chronique dans Les Echos (2 janvier 2017)

 

« Que pouvons-nous souhaiter sans être « à côté de la plaque » en ces temps compliqués ?

La sérénité n’est pas encore de mise. La puissance n’est plus d’actualité. Le bonheur, on n’ose plus utiliser ce mot. Et pourtant le digital nous ouvre tant de voies nouvelles. A commencer par un nouvel intérêt pour les autres et leur histoire, ce qu’on nomme le storytelling : revisiter son histoire, son mythe, avec toute la force des interactions que permet la digitalisation.

En 2017, il convient de revoir « ses valeurs » ou plutôt de les exploiter mieux. Ce qui semblait ringard, devient très tendance. Proximité, Ecoute, Bienveillance, Initiatives sont les nouveaux piliers de notre société, de nos entreprises et de… nos marques.

Les Coopératives Agricoles comme France 3 ou les produits de nos provinces ont le vent en poupe. La modernité a retrouvé son origine. Pour aller partout dans le vaste monde, il faut être de quelque part. La mode est de Paris, le ski des Alpes Françaises, la Silicon Valley de Los Angeles, la vérité de l’information de la proximité des sources. Question de climat comme le pensait Montesquieu : « Ce sont les différents besoins dans les différents climats, qui ont formé les différentes manières de vivre ; et ces différentes manières de vivre ont formé les diverses sortes de lois » ? Peut-être pas, mais de nouvelle légitimité sans-doute…

Souhaitons-nous, donc, pour 2017 d’être nous-mêmes et cette fois-ci, de ne pas avoir peur de l’affirmer. ».

Invitation à participer :

L’addiction : un mythe, une maladie ou un fléau social contemporain ?

Numéro monographique sous la direction de Johanna Järvinen-Tassopoulos
Magma Revue internationale en sciences humaines et sociales

 

L’addiction est un concept complexe. Selon le contexte scientifique, le concept est défini tantôt comme une forme de dépendance pathologique, tantôt comme une maladie qui selon la diagnose doit être traitée de façon adéquate. La dépendance peut être associée à une substance, un comportement ou à une relation sociale. Selon le sociologue anglais Anthony Giddens, il serait possible d’être dépendant d’à peu près de tout. L’addiction serait-il donc un mythe ?

La conception actuelle de l’addiction dépend de la recherche scientifique, des images créées par les médias, des récits personnels partagés entre individus et de la terminologie utilisée par les professionnels. Mais il semble qu’il n’existerait pas de conception universelle (occidentale) de l’addiction, car le concept et son utilisation sont aussi influencés par les normes sociales, les valeurs culturelles et les objectifs politiques. Si la vision officielle de l’ampleur et de la nature du problème se base uniquement sur des statistiques, comment comprendre les répercussions individuelles et sociales du problème ?

Ce numéro pluridisciplinaire consacré à l’addiction est ouvert aux auteurs qui voudront réfléchir sur la conception théorique du terme qu’il s’agisse des définitions scientifiques, des points de vue historiques ou des métanalyses médiatiques. Nous invitons aussi tous les chercheurs travaillant sur des récits de vie à proposer un article sur la dépendance au quotidien (cf. le jeu pathologique, l’alcoolisme, la toxicomanie, les troubles de l’alimentation, la sexualité).

Finalement, ce numéro se propose d’ouvrir un débat sur la conception contemporaine de l’addiction qui se réfère très souvent à la problématique de la santé publique : avant la dépendance était une question morale et sociale, mais aujourd’hui nous parlerons des problèmes concernant la santé et la santé mentale de toute une population. Y a-t-il d’autres manières de concevoir les addictions et si oui, quelles sont-elles ? Si non, quel sera le futur de la recherche sociologique sur l’addiction ?

Le responsable du numéro
Johanna Järvinen-Tassopoulos travaille à l’Institut National pour la santé et les affaires sociales en Finlande. Elle est chercheure spécialisée en sociologie des jeux d’argent. Elle est aussi maître de conférences à l’Université d’Helsinki, Finlande. Elle a fait des études en France et elle a obtenu un DEA en sciences sociales (sociologie) à l’Université Paris V - Sorbonne.

Puissances symboliques et fabulations mythiques dans les imaginaires sociaux

Mythanalyse et anthropoïétique

Rencontre internationale organisée par Hervé Fischer et Pierre Ouellet

et soutenue par La Chaire de recherche du Canada en esthétique et poétique de l’Université du Québec à Montréal

Le groupe en recherche-création Puissance des signes (FQRSC)

Le CÉLAT (Centre interuniversitaire d’études en lettres, arts et traditions) et la Société internationale de mythanalyse

Du 23 au 24 avril 2015

Université du Québec à Montréal

La formation des imaginaires sociaux n’est pas seulement tributaire des idéologies et des doxologies, comme on l’a cru trop souvent tout au long de notre modernité. Elle dépend également des mythologies les plus enfouies, qui en constituent le contenu latent ou la forme en puissance, généralement refoulés ou passés sous silence mais que l’art et la littérature révèlent avec force tout en les transfigurant. Nous allons interroger les formes et les contenus narratifs de ces mythes et des rituels, icônes ou idoles qui en découlent, dont la figure, la structure ou la dynamique continuent de façonner l’imaginaire social contemporain, confronté à la fois à une surabondance de signes ou de sens et à un vide symbolique où l’insensé et l’insignifiance semblent s’imposer. Les formes d’énonciation, la performativité et l’efficience symbolique des productions discursives, plastiques ou médiatiques qui ont suivi la fin des grands récits, des idéologies et de l’humanisme classique, pour ne pas dire de l’Histoire tout court, nous permettent en effet de mieux comprendre les nouveaux régimes de temporalité qui se dégagent des dernières décennies, où le caractère immémorial et ancestral du Mythe supplée pour une large part au sentiment de deuil ou de perte face au passé récent et d’incertitude ou d’inquiétude face au futur immédiat. Nous questionnerons également les modes d’interprétation et d’analyse de cet arrière-fond mythique et des puissances symboliques qu’il recèle en interrogeant les hypothèses théoriques et les enjeux à la fois éthiques et esthétiques, philosophiques et politiques, de la mythanalyse et de l’anthropoïétique à l’heure où une crise sans précédent frappe la légitimité des « humanités » ou des sciences de la culture et de l’esprit. Dans la perspective de la recherche-création, de nature multidisciplinaire, la rencontre réunira artistes, écrivains et chercheurs de différents horizons intéressés par les mutations profondes que connaît la sensibilité contemporaine et la pérennité des structures mythiques ou des forces symboliques qui la sous-tendent même à travers les grandes métamorphoses qu’elle ne cesse de vivre.

Pierre Ouellet

Conférence de Lorenzo Soccavo

au Séminaire Éthiques de la création

« Parentés animales de la pensée humaine - Le retour des forces spirituelles associées »

7 janvier 2015

Bibliographie naturelle vs anthropocentrisme : dépasser l'horizon humain pour se ressaisir de la force spirituelle du langage

Résumé :


 "Aussi loin que nous puissions remonter dans l'épopée de l'espèce humaine, les mutations des dispositifs et des pratiques de lecture s'écoulent dans le lit d'un même fleuve, aujourd'hui en crue.
En référence aux dits du moyen âge, compositions narratives imaginaires (par exemple, le Dit de l'unicorne et du serpent, Herman de Valenciennes, 13e siècle) je parlerai de « lit », pour désigner à la fois ce qui est lu et ce qui en fait le lit, la couche, le terreau fertile de l'activité fabulatrice de l'espèce.

Notre anthropocentrisme nous incite à penser l'homme comme (seul) animal-lecteur (Alberto Manguel), mais nous oserons une tentative pour lire cet animal-lecteur par ce qui l'engage (langage) dans les perspectives tracées par la mythanalyse et la prospective du livre et de la lecture, c'est-à-dire dans une démarche entre historicité (ce qui est historiquement attesté) et historisation (ce qui relève de la transformation de mythes en récits historiques ou scientifiques).
Je considère la lecture comme une activité essentielle du vivant pour décoder et documenter son environnement ; comme premier degré de lecture la reconnaissance immunitaire, et comme source des dispositifs de lecture, les artefacts symboliques du langage, aussi nous faut-il je pense lire le monde à d'autres niveaux. Du chant des pistes des aborigènes australiens, aux travaux sur les lignes de l'anthropologue Tim Ingold, des chamanes aux hackers, les voies sont multiples.


Le Pardès de la Kabbale (tradition ésotérique du judaïsme), ou la lectio divina (exégèse biblique par Origène), incitent à exercer la lecture comme une forme active de prière et d'écoute, écoute d'une puissance créatrice qui voudrait nous parler, par les Écritures dites sacrées, des/les forces spirituelles du Verbe.
Je propose alors d'envisager, de dévisager le langage, non plus comme ce qui singulariserait l'homme au sein de l'harmonie du vivant, mais au contraire comme ce qui le ravirait dans la symphonie de l'univers, et d'imaginer ce que la grammaire pourrait receler comme formes de vie. Celles, par exemple, qu'évoquait Italo Calvino dans une de ses villes invisibles (Théodora, étymologiquement "don de Dieu") : « Reléguée pendant un temps indéfini dans des repaires à l’écart, depuis l’époque où elle s’était vue détrônée par le système des espèces désormais éteintes, l’autre faune revenait au jour par les sous-sols de la bibliothèque où l’on conserve les incunables, elle descendait des chapiteaux, sautait des gargouilles, se perchait au chevet des dormeurs. Les sphinx, les griffons, les chimères, les dragons, les hircocerfs, les harpies, les hydres, les licornes, les basilics reprenaient possession de leur ville. ».


Une autre manière de formuler l'émergence de ce que j'appelle le bibliocène, par l'activation des codes qui programment autant nos mythes, nos récits de sciences et de fictions, qu'en grande partie notre perception de la réalité (Hypothèse Sapir-Whorf)."
 
Vous serez les bienvenus à cette séance du mercredi 7 janvier 2015, informations pratiques en suivant ce lien: http://www.fabula.org/actualites/ethiques-mythes-de-la-creation_65788.php
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Interviendront également au cours de cette séance : Georges Chapouthier (biologiste, CNRS), Wei Liu (doctorante Arts CHCSC-UVSQ) et Emile Noël (Institut Charles Cros).
Retrouvez ce texte sur le blog PROSPECTIVE DU LIVRE de Lorenzo Soccavo:
http://ple-consulting.blogspot.fr/2014/12/seminaire-ethiques-et-mythes-de-la.html

L'Ordre des choses de Michel Maffesoli

Il faut lire L'Ordre des choses (CNRS éditions) que vient de publier Michel Maffesoli, car il est le plus radical, le plus jusqu’au-boutiste et conséquent des sociologues de la postmodernité. Sa lecture permet de mesurer toutes les conséquences de ce courant de pensée. Il ne recule devant aucune de ses implications, même celles que les croyants au progrès, dont je suis, jugent toxiques. Mais il n'est pas pour autant pessimiste et sa pensée est plutôt celle d'un joyeux vitaliste. Il est vrai, il le rappelle, qu'un sociologue n'est pas un éthicien, mais un déchiffreur de ce qui est. Certes, Durkheim, notre maître à tous, soulignait les dangers de l'anomie et dénonçait la perte de solidarité sociale qui favorise le suicide. Maffesoli se pose cette question de la fragmentation sociale, tout en soulignant l'importance des nouvelles formes de socialité tribales qui émergent, notamment avec les réseaux sociaux et dynamisent le "vouloir-vivre ensemble" d'aujourd'hui.


Il revendique une "pensée radicale", qui va, par-delà "les bien pensances" instituées, par-delà "le prêt à penser moderne", dire ce qu'est réellement l'ordre des choses, dont nous dépendons profondément alors que nous prétendons le soumettre à nos idées. "Il convient de regarder le monde tel qu'il est et non pas tel qu'il devrait être". En ce sens, il est proche de la mythanalyse - il rend volontiers hommage à son maître Gilbert Durand, l'auteur des "Structures anthropologiques de l'imaginaire". Et dans cette "pensée radicale", il est de la trempe des démystificateurs joyeux, même du pire: "Il faut savoir s'accorder à la tendre cruauté de l'ordre des choses" dit-il d'entrée de jeu.  


Une pensée profonde, donc, étonnamment cohérente et provocatrice, extrêmement stimulante pour ceux, dont je suis, qui veulent quand même changer le monde! Un débat incontournable.

Hommage à Pascal Quignard

Il faut lire  Pascal Quignard, et en particulier les livres successifs de son œuvre Dernier royaume. Le plus récent, Mourir de penser, qui est paru en 2014, toujours chez Grasset, rejoint beaucoup des considérations que je développe en mythanalyse sur les étapes de la fabulation chez celui qui ne parle pas, l'infans, dans les stades successifs fœtal, chaotique, etc..

 

Dans Mourir de penser, il écrit: «Le premier cri s'élève dans l'abandon du corps hôte. Tout ce qu'on dit en poussant son souffle est d'abord un adieu. Aussi tout ce qu'on pourra dire dans la langue qu'on apprendra dans la lumières signifiera-t-il d'abord cet adieu à un royaume antérieur, sonore mais non parlant, interne, replié, secret, non lumineux, solitaire. Chromos dévore aussitôt ceux qu'il engendre dès l'instant où ils sont expulsés dans la lumière... » Est-ce pour cela qu'il est passé lui-même par de longues et fréquentes périodes de mutisme? Par nostalgie du stade fœtal auquel la naissance l'a arraché? Est-ce pour cela qu'enfant il s'est enveloppé dans son propre corps, souffrant d'obésité?

 

Contrairement à ceux que j'appelle les «textuellistes» et autres «grammatologues» qui affirment que tout est langage, qu'on ne peut penser sans langage, comme Derrida, Guignard affirme l'antériorité de la conscience vitale : 

« Dire que nous sommes des êtres de langage, comme le fait la société, est profondément faux. […] Nous ne sommes pas des êtres parlants, nous le devenons. Le langage est un acquis précaire, qui n'est ni à l'origine ni même à la fin car souvent la parole erre et se perd avant même que la vie cesse. » C'est là une observation fondamentale, que je partage avec Pascal Quignard, et qui relégitime en partie la psychanalyse des profondeurs, certes confuse, par rapport à celle du langage et de sa surface sociale qu'a conçue Lacan, influencé par une époque où la linguistique structuraliste nous a imposé ses excès pervers. Il faut revenir au biologique, et à sa conscience fabulatoire, irrationnelle mais génitrice, qu'on a trop refoulé dans des efforts rationalistes modernistes des années 1960-90.

 

A partir de la chute dans le monde désordonné et cruel de la lumière - j'insiste sur les mots -, que j'appelle le stade chaotique, l'infans tentera de formuler avec des mots  qui ne sont jamais que des métaphores hésitantes et confuses une interprétation du monde qui naît à lui. «je retrouve ici aussi Pascal Quignard, avec cette « tentative de pensée (...) du regard animal et vital sur n'importe quelle anomalie qui désordonne le champ». Il a l’intuition que c’est le monde qui naît à l’enfant et non l’inverse que décrit la formule courante, lorsqu’il dit du langage qu’il tente «d’engendrer en détail le naissant sans fin». Pascal Quignard a manifestement tiré de son expérience vitale traumatisante d’infans, toutes ces intuitions si justes et pourtant rares qui inspirent sa méditation philosophique et son écriture romanesque. Et il recherche dans la naissance de la philosophie grecque – et du monde qui est apparu avec elle – des points communs avec sa propre expérience vitale, préconceptuelle qui lui permet de redécouvrir dans les mots les images la naissance du monde. Cette naissance qui est l'origine des mythes.